L’Église, « un hôpital de campagne » ?

Nouvelle rubrique : Décryptages

 

Depuis octobre 2015, retrouvez les auteures du Déni dans la rubrique Décryptages publiée dans Golias Hebdo et Golias Magazine. Discours, langage, images, figures, métaphores, rôles : que signifient les représentations qui façonnent nos croyances et nos pratiques ? Quel système construisent-elles ?

L’Eglise, « un hôpital de campagne » est paru dans Golias Hebdo n°404 du 22 au 28 octobre 2015.

Dans son interview aux revues jésuites, en septembre 2013, le pape compare l’Eglise à un « hôpital de campagne », une expression qu’il reprend lors de son homélie d’ouverture du synode le 4 octobre 2015. C’est une image nouvelle pour parler de l’Eglise, qui plaît aux catholiques, aux clercs et aux médias qui la reprennent à l’envi. Que recouvre t-elle ?

 

Le pape a accordé une longue interview parue simultanément, en septembre 2013 dans différentes revues jésuites, qui peut être considérée comme un programme introductif dans lequel il déploie notamment sa vision de l’Eglise : « Je vois avec clarté que la chose dont a le plus besoin l’Église aujourd’hui c’est la capacité de soigner les blessures […]. Je vois l’Église comme un hôpital de campagne après une bataille. »(1) C’est une expression qui compte pour lui puisqu’il la reprend comme l’un des éléments conclusifs de son homélie d’ouverture du synode sur la famille le 4 octobre 2015 : « L’Église […] se sent le devoir […] d’être “hôpital de campagne” . »(2)

 

L’expression a frappé les esprits et se retrouve par exemple dans la bouche de Mgr Vincenzo Paglia, président du Conseil pontifical pour la famille, le 20 juillet 2014 sur Radio Vatican : « Le synode doit s’équiper comme pour un hôpital de campagne, afin de soigner les innombrables blessures ouvertes et pour garantir un futur plus robuste. Sous le signe de la miséricorde. »(3). Cette image de l’hôpital est systématiquement associée à la miséricorde, comme le pape l’a lui même explicité : « Les ministres de l’Église doivent être miséricordieux, prendre soin des personnes, les accompagner comme le bon Samaritain […].. Dieu est plus grand que le péché.(4) » Parler de « miséricorde » est une manière d’introduire la notion de « péché ». De la maladie et de la blessure soignées à l’hôpital, le pape a opéré un glissement vers le champ sémantique du péché, via la miséricorde et le pouvoir de pardonner.

 

L’homélie d’ouverture du synode déploie cette même idée qui rapproche, en leur donnant un sens équivalent, blessure et péché, ministres et médecins, hôpital et Eglise. Il s’appuie pour ce faire sur une  phrase de l’évangile de Marc : « Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs (Mc 2, 17). » Le pape renvoie les personnes à leur péché et les ministres à leur pouvoir de pardonner en chargeant les paroles de Jésus d’un sens qu’elles n’ont pas dans le contexte de Marc, où Jésus accueille ses disciples et mange avec « les pécheurs et les collecteurs d’impôts », c’est-à-dire les réprouvés de la société. Voilà comment se construit sous nos yeux un imaginaire qui est déconnecté de son contexte d’origine et nous fournit la vision de l’hôpital de campagne qui n’était pas dans l’évangile.

 

La deuxième source d’inspiration pour le pape est la parabole du bon Samaritain, puisqu’il enrichit l’image de « l’hôpital de campagne » par le rappel de la parabole dans l’interview aux revues jésuites aussi bien que dans son homélie d’ouverture du synode : « Une Église qui éduque à l’amour authentique, capable de tirer de la solitude, sans oublier sa mission de bon samaritain de l’humanité blessée. » Apparaît alors à l’esprit cette figure positive du bon Samaritain qui dans le texte de Luc est l’étranger qui s’arrête, le voyageur pris de compassion, alors que précisément le prêtre et lévite ne s’arrêtent pas pour soigner le blessé attaqué en chemin, qui n’est pas présenté comme un pécheur par ailleurs. Le bon Samaritain verse de l’huile (et du vin) pour panser les plaies et non de « l’huile de la miséricorde », alors que le pape reprend l’image pour dire : « L’Eglise se sent le devoir de chercher et soigner les couples blessés avec l’huile de l’accueil et de la miséricorde. » 

 

Cette expression « hôpital de campagne », présente une Eglise soignante, dans un contexte de bataille, — le pape le précise lui-même « après une bataille » —, comme si l’Eglise était en combat avec le monde. En effet, les discours officiels autour du synode portent un jugement très négatif sur la société, alors que l’Eglise se donne une image très valorisante : celle de soigner et de s’occuper des blessés.

 

Cette utilisation du pathos fonctionne très bien car il est plus facile de se projeter sur une image positive comme le soin et la compassion. Mais cet imaginaire fait aussi appel au pouvoir du médecin sur le malade (et donc du ministre ordonné sur le pécheur). Les ministres-médecins sont ceux qui disent le bien et soignent le mal, se mettant par là même en position de surplomb et de vérité. Le texte de l’homélie d’ouverture du synode précise le sens de cette vérité : « Dans ce contexte social et matrimonial très difficile, l’Église est appelée à vivre sa mission dans la fidélité, dans la vérité et dans la charité[…] pour défendre l’unité et l’indissolubilité du lien conjugal comme signe de la grâce de Dieu et de la capacité de l’homme d’aimer sérieusement. »

En réalité voici le cœur du sujet du synode : la doctrine de l’indissolubilité du mariage recouverte par l’expression positive d’un « hôpital de campagne » et de ministres qui soignent. En créant cette vision d’un l’hôpital de campagne, le pape atténue les vraies questions du synode sur la famille : l’exclusion des divorcés remariés, l’interdiction de la contraception et la condamnation de l’homosexualité.

 

Au lieu de remettre en cause sa doctrine et de discuter de questions de fond, l’Eglise se donne en réalité un rôle « pastoral » qui masque ce qu’elle ne veut pas changer. D’une institution qui exclut et condamne toujours les divorcés remariés, la contraception et l’homosexualité, on est passé au récit d’une Eglise en position privilégiée qui soigne et sauve la société qu’elle juge blessée et pécheresse. Or le péché ne se confond pas avec la maladie, ni le médecin avec le prêtre, ni le Christ avec le pape. Et réciproquement.

 

L’Eglise est bien autre chose qu’un hôpital de campagne. C’est notamment une structure d’autorité qui dit la vérité et le droit, ce sont des prêtres, des évêques, des diocèses, des paroisses, des messes, des baptêmes, des mariages, des enterrements, des pélérinages, des synodes, etc. Quand le pape utilise l’expression « l’hôpital de campagne », il sort l’Eglise de la réalité d’une l’institution qui a par ailleurs ses problèmes de vocations ou d’éloignement des fidèles, et à qui la société pose de vraies questions dont il serait salutaire qu’elle les prenne à bras le corps. Car le synode veut dire la vérité de la famille aujourd’hui. Mais la réalité ce sont des couples hétérosexuels et homosexuels qui s’aiment, inventent leur manière de vivre ensemble et parfois se séparent, des personnes qui ne vivent plus dans un monde ordonné par la pensée de l’Eglise.

 

Le changement de pastorale annoncé par le pape n’est-il pas un voile jeté sur les questions doctrinales qui ne seront pas abordées, puisqu’il a réaffirmé d’emblée que la doctrine ne changerait pas ? L’opposition entre ceux qui affichent la doctrine et se veulent rigoristes et ceux qui mettent en avant la pastorale apparaît alors comme une mise en scène où chacun joue sa partie, car la doctrine ne se renouvellera pas. Le synode nous raconte un beau récit, un beau mythe, mais saura t-il nous surprendre ?

1 https://w2.vatican.va/content/francesco/fr/speeches/2013/september/documents/papa-francesco_20130921_intervista-spadaro.html

2 http://www.la-croix.com/Religion/Actualite/Pour-le-pape-Francois-l-Eglise-se-sent-le-devoir-de-soigner-les-couples-blesses-2015-10-04-1364391

3 http://www.familles-en-synode.com/pour-un-accompagnement-dans-lhopital-de-campagne/

4 http:////w2.vatican.va/content/francesco/fr/speeches/2013/september/documents/papa-francesco_20130921_intervista-spadaro.html

 

 

Maud Amandier et Alice Chablis

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