Une gouvernance autoritaire par les récits et les images

Dans son document « Œconomicae et pecuniariae quaestiones », dont s’est fait l’écho le journal La Croix, le Vatican défend une approche éthique des finances et de l’économie. Il est pourtant nécessaire de lire entre les lignes, et de regarder les faits et les actes au delà des discours. Car les institutions parlent, écrivent et agissent, et leurs actes ne sont pas toujours cohérents ni avec leurs discours, ni avec leurs écrits.

La lecture croisée et approfondie des siècles d’encycliques, d’homélies papales, ainsi que de Droit Canon et de catéchisme de l’Église catholique, permet de comprendre deux choses : 1) l’institution se répète, c’est ainsi que les encycliques de Jean-Paul II ressemblent fortement à celles de la fin du 19ème siècle, 2) elle utilise la fiction et les images pour enrôler les esprits, empêchant tout esprit critique ou rationnel. Les travaux de Patrick Boucheron montrent par exemple que, lors des nombreuses querelles théologiques qui ont secoué l’institution, les positions les moins rationnelles ont toujours eu le dessus.

Pour comprendre ce que fait réellement l’institution, il s’agit de comprendre le fonctionnement des ses discours.

Les discours

Les discours de l’Église en tant qu’institution font toujours appel à l’argument d’autorité : « nous savons… », « nous sommes dans le vrai et le bon », « car Dieu/Jésus-Christ/les Écritures/la Tradition/la Vérité, etc. nous l’ a dit ». Ce « deus ex machina » fonde une autorité non discutable. Ces discours se doublent d’un vocabulaire de légiste : la transmission, le leg, le don… Il y a ceux qui possèdent des savoirs supérieurs par transmission, et ceux qui ne possèdent pas ces savoirs. Le texte publié par La Croix fonctionne exactement sur ce régime.

En conséquence, à tous les niveaux de vie et de fonctionnement de l’Église, la vie sociale et réflexive s’organise selon un principe de verticalité, et non de transversalité, de dialogue, de débat ou de recherche. Ainsi, lorsqu’elle prend la parole à l’ONU, l’Église se positionne super partes, c’est-à-dire au dessus des partis.

La lecture des écrits de l’Église catholique montre qu’elle s’adapte en développant ses fictions, ainsi le développement du culte marial1 au 19ème siècle en réaction aux changements politiques et démocratiques2. Comme le dit Marie José Mondzain3 : « [l’Église] a clôturé l’espace de liberté qu’elle venait d’ouvrir pour construire la scène spectaculaire du pouvoir temporel et du contrôle de l’imagination ». Il faut se souvenir ici que la valeur essentielle pour l’Église est l’obéissance.

Ainsi, l’Église catholique ne débat pas, elle raconte. Mais que se passe-t-il réellement au delà des fictions qu’elle déploie ?

Les faits

Il me semble que les communs se distinguent fortement du bien commun utilisé dans l’encyclique et repris par La Croix. On trouve ce résumé sur Wikipédia : « Au singulier, on peut donner à l’expression "bien commun" au moins deux définitions, selon qu’on se place dans une perspective chrétienne héritière de la philosophie aristotélicienne et thomiste, ou non. »4 Le texte publié dans La Croix se situe dans la ligne de Thomas d’Aquin, sous l’autorité de Dieu.

Si les communs sont « un système social pour la co-production et la co-gouvernance » (toujours selon Wikipédia), l’Église catholique n’intègre pas et ne pense pas la co-gouvernance. Rien que la gestion de la pédophilie dans l’Église en est un exemple extrême, mode de gestion que l’on retrouve à tous les échelons du fonctionnement de l’institution : pas d’écoute, pas de pensée partagée, et pas de créativité possible hors de la norme cléricale. Le questionnement ou le débat face à face en sont exclus. Ainsi, les synodes sur la famille, discutés par des clercs célibataires, de surcroît en âge de la retraite pour la plupart, en sont l’expression récente. Ils ont produit des textes répétitifs sans aucune avancée conceptuelle. Ces textes remettent en scène l’imaginaire du pasteur conduisant et guidant ses moutons, comme en témoigne l’usage systématique du terme « pastoral.e », accolé à tous les substantifs possibles. Celà n’est pas un hasard de l’Histoire, mais une construction qui a commencé avec Jérôme, puis Ambroise et Augustin, tous deux juristes du 3ème et du 4ème siècles, et grands inventeurs d’histoires5.

Le Compendium de la doctrine sociale de l’Église se fonde sur 4 principes : la destination universelle des biens, l’option préférentielle pour les pauvres, la subsidiarité, la solidarité. Mais cette doctrine ne résiste pas à l’analyse des faits.

Sur la destination universelle des biens, il suffit de regarder les finances des principales fondations catholiques telles que l’Opus Dei, les Légionnaires du Christ6, Solidacio, ou encore Les Chevaliers de Saint Georges, pour s’apercevoir que leur objectif est avant tout de trouver de riches donateurs, et non de redistribuer l’argent aux pauvres.

Par ailleurs, l’Eglise a combattu sans relâche l’option préférentielle pour les pauvres depuis l’avènement de Jean-Paul II. Les chiffres de l’ONU7 sont éloquents pour comprendre que les premières victimes de la pauvreté sont les femmes. Or les pays catholiques tiennent les positions les plus rétrogrades sur les droits des femmes. L’Église elle-même lutte activement contre ces droits, à travers des lobbys bien financés, des intrusions politiques (les racines chrétiennes dans la constitution européenne par exemple) et de fortes influences locales. À l’ONU, elle s’allie avec des pays comme l’Arabie Saoudite pour influencer les travaux contre les discriminations et les violences faites aux femmes. C’est ce même activisme qui a amené l’Église à soutenir, au cours de l’Histoire, les dictatures et les gouvernements les plus conservateurs. Sans même évoquer les colonisations au nom de Dieu.

Le principe de la subsidiarité est lui aussi balayé par le Droit Canon de l’Église, qui discrimine dans le texte et dans les faits toutes les femmes : « Seul un homme peut recevoir l’ordination sacrée » et encore « seul un ordonné a la capacité de gouverner l’Église »8. Ayant travaillé moi-même pour l’institution, je n’ai pas vu l’ombre d’un principe de subsidiarité, sinon dans la fenêtre étroite qui a suivi le concile de Vatican II, et qui s’est refermée bien vite avec Paul VI puis Jean-Paul II.

Finalement, la solidarité est peut-être ce qui s’exprime malgré tout chez les laïcs catholiques. Mais ce sont leur œuvre propre. Car il suffit de relire l’encyclique de Benoit XVI sur la Charité pour se rendre compte que la charité n’est pas supposée être gratuitement donnée, puisqu’elle a pour but l’annonce de Jésus-Christ9.

L’Église catholique reste « un empire iconocratique », elle règne par les images. Les fictions qu’elle déploie font appel à l’imaginaire, non pas pour le libérer mais pour le contrôler. C’est pourquoi il ne faut pas confondre le « bien commun » mis en avant par l’Œconomicae et pecuniariae quaestiones, et le mouvement des Communs, tel qu’il est pensé et pratiqué par ses communautés.


  1. Le culte de la Vierge Marie est une invention ancienne et évolutive dans l’histoire du catholicisme.

  2. Lire le chapitre « Le paradoxe Eve Marie : pourquoi l’Église donne un modèle aux femmes » dans Le Déni, Maud Amandier et Alice Chablis, 2014

  3. Lire le chapitre « Image » dans Confiscation : des mots, des images et du temps, de Marie José Mondzain, Les Liens qui libèrent, 2017.

  4. https://fr.wikipedia.org/wiki/Bien_commun

  5. Voir à ce sujet les conférences au Collège de France de Patrick Boucheron en 2016

  6. Toujours active malgré les perversions sexuelles et financières du fondateur Maciel

  7. Voir la vidéo : https://www.lci.fr/societe/journee-des-droits-des-femmes-2017-video-5-chiffres-pour-mesurer-le-chemin-a-parcourir-2028382.html

  8. Le Déni, 2014, p.177-178.

  9. Lire p.207 dans Le Déni, 2014 : « Le droit canonique a autorité sur la foi, mais aussi sur la charité, quand, par exemple, Benoît XVI entend légiférer sur les activités caritatives : "[…] l’autorité ecclésiastique est tenue de réglementer l’exercice des droits des fidèles […] afin d’éviter la multiplication des initiatives de charité au détriment de la mise en œuvre et de l’efficacité des fins poursuivies". (Benoît XVI, De caritate ministranda, Motu proprio, 1er décembre 2012, art. 2, n° 4.) »

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